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De la contrefaçon musicale (et des dessous de l’industrie du disque) : l’affaire "Blurred Lines" (Marvin Gaye v. Robin Thicke)

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C’est un long article que consacre le New York Times du 3 mars 2015 au procès en cours opposant devant un tribunal fédéral les héritiers de Marvin Gaye à Robin Thicke, Pharrell Williams et I.T. : les premiers reprochent aux seconds d’avoir repris Got to Give It Up de Marvin Gaye dans leur succès Blurred Lines sans l’accord des ayants droit de l’illustre chanteur. Ce procès est lui-même est une surprise, explique le New York Times, tant il est vrai que les récriminations en contrefaçon musicale vont très rarement devant les tribunaux, les parties préférant tendanciellement un accord.


« (…) Le procès de Blurred Lines qui a commencé mardi devant devant le juge John A. Cronstadt de la cour fédérale pour le district central de Californie, a ouvert une fenêtre inédite sur ce que l’industrie de la musique peut avoir d’inconvenant et de dérangeant. Les témoignages et l’avalanche de documents produits devant le tribunal ont révélé des détails sordides sur les drogues, sur la pratique de crédits musicaux fictifs en faveur des uns ou des autres, sur l’importance de la tromperie intentionnelle des médias dans le marketing standard des produits musicaux (…).

[Robin] Thicke a été le plus touché par ces révélations, dont beaucoup sont d’ailleurs de son propre fait. Il a ainsi témoigné que, malgré son crédit officiel de la chanson, ce n’est pas lui qui a écrit Blurred Lines, le tube qui a dominé l’été 2013. La chanson, a-t-il concédé, a été écrite pour une large part par Pharrell Williams. "Le plus grand succès de ma carrière a été écrit par quelqu’un d’autre, et j’en ai été jaloux au point de vouloir en être crédité", a-t-il dit dans son témoignage devant la justice. "J’ai pensé que ce petit mensonge ne ferait pas de mal à sa carrière tout en boostant la mienne".
[Pharrell] Williams, qui était présent au tribunal au début du procès et devrait témoigner cette semaine, a reconnu, d’un haussement d’épaules, que le crédit officiel de la chanson était inexact : "C’est ce qui se passe tous les jours dans notre industrie", a-t-il dit dans l’une de ses dépositions.

(…)

Le procès a attiré l’attention non seulement en raison de la renommée des parties concernées, mais aussi à cause de ce que les juristes experts en propriété intellectuelle analysent comme un cas très rare de contrefaçon musicale allant jusqu’au procès. Les accusations de plagiat sont fréquentes, disent-ils, mais sont souvent réglées à l’amiable afin d’éviter une publicité embarrassante et des (frais de procès). "Il y a un vieux dicton dans le business de la musique selon lequel si vous obtenez un succès, vous recevrez une assignation", a déclaré Kenneth J. Abdo, un avocat spécialisé mais qui n’est pas acteur de l’affaire Blurred Lines.

Un autre cas récent concerne la chanson de Sam Smith Stay With Me, un succès mondial qui a remporté deux Grammy Awards le mois dernier. Après avoir été approché par des représentants de Tom Petty, les éditeurs de M. Smith ont rapidement admis que certaines parties de Stay With Me étaient de manière troublante semblables au hit de 1989 de Tom Petty I Will not Back Down : ils ont accepté de créditer Tom Petty et de lui verser des royalties, ainsi qu’à son co-auteur Jeff Lyne.

Preuve s’il en est qu’une action pour plagiat est sensible pour les chanteurs, même pour ceux qui sont plutôt victimes, Tom Petty semblait presque demander à être excusé après la révélation au public de l’accord qu’il a conclu : "Toutes mes années d’auteur-compositeur m’ont montré que ces choses peuvent arriver", a-t-il dit dans un communiqué.

L’affaire Blurred Lines représente un cas extrême. En août 2013, Robin Thicke et ses acolytes ont eux-mêmes intenté une action préventive contre la famille de Marvin Gaye, afin d’obtenir un jugement préventif en leur faveur. En réponse, Nona Gaye et Frankie, deux des enfants de Marvin Gaye, ont rapidement contre-attaqué (Marvin Gaye est mort en 1984). Janis Gaye, la mère de Nona et Frankie, a témoigné la semaine dernière que la famille avait d’abord été ravie de Blurred Lines en espérant que cela pourrait insuffler une nouvelle vie à Got to Give It Up. Puis ils ont appris que la chanson de Marvin Gaye n’avait jamais été créditée par les auteurs-compositeurs de Blurred Lines, et ils ont crié au scandale.

Les décisions rendues par le juge Cronstadt ont limité la portée de l’affaire aux versions de travail de chacune des deux chansons - ce qui signifie que toute violation de propriété intellectuelle ne doit être décidée que sur la base des accords, des mélodies et des paroles, non pas sur le son des enregistrements commerciaux des chansons. Dans le cadre de son témoignage, Robin Thicke a joué Blurred Lines sur un clavier ainsi que des morceaux de chansons de U2, des Beatles, de Michael Jackson et d’autres encore, en guise de démonstration de la facilité avec laquelle une chanson peut être faite afin de ressembler à d’autres.

(…)

Si le camp de Robin Thicke perdait, les dommages et intérêts potentiels pourraient être très élevés : Blurred Lines a vendu 7,3 millions d’exemplaires aux États-Unis, et Richard S. Busch, l’avocat de la famille Gaye, a affirmé dans sa déclaration d’ouverture que la chanson avait gagné au moins 30 millions de dollars de profits - un chiffre que les avocats de M. Thicke ont contesté.

(...) ».