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Veille éditoriale

Le Cercle Français de Droit des Médias et de la Culture signale volontiers en ces pages des études et des réflexions portant sur l’audiovisuel, le cinéma, l’internet et le multimédia, la Presse et le journalisme, les biens culturels et la propriété intellectuelle, les arts, les spectacles, la police des discours, etc.

Franck Rebillard (dir.), Internet et pluralisme de l’information, Réseaux, n° 176, 2012/6, La Découverte, 192 pages.

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Les articles de ce dossier ont en commun de reposer sur une même problématique au niveau théorique, et de puiser dans un même corpus d’origine au niveau empirique. Ils sont en effet issus d’une recherche collective intitulée Internet, pluralisme, et redondance de l’information (Ipri). Cette recherche a été financée par l’ANR entre 2009 et 2012, à la suite de la constitution d’une équipe-projet soutenue par la MSH Paris-Nord en 2008. Au fil des années, le projet a réuni une quinzaine de chercheurs de plusieurs établissements français et étrangers, inscrits en sciences de l’information et de la communication, media studies, et informatique.

Les démarches ainsi entreprises aboutissent à des résultats assez nombreux. Il ne s’agit pas ici de les détailler entièrement mais plutôt de s’arrêter sur leurs points de convergence.

Emmanuel Marty, Franck Rebillard, Stéphanie Pouchot et Thierry Lafouge montrent tout d’abord que, de façon globale, la publication d’informations d’actualité sur le web est marquée par une grande variété éditoriale (plusieurs centaines de sujets abordés chaque jour) en même temps que par une répartition très inégale au sein de l’agenda médiatique (quelques sujets d’actualité ultra-médiatisés, repris par quantité de sites, et une multitude de sujets isolés dans les tréfonds de l’internet). Ceci amène un premier complément à la problématique du « More is Less » : la multiplication des sites est certes synonyme de redondance de l’information, mais elle ouvre aussi des espaces pour des nouvelles plus originales. Les sites moteurs du « matraquage médiatique » sont principalement les infomédiaires, et les médias en ligne dans une moindre mesure, tandis que certains blogs et sites natifs de l’internet sont plutôt les artisans de l’originalité éditoriale.

Une ligne de césure assez proche apparaît dans l’analyse plus ciblée que proposent Annelise Touboul, Béatrice Damian-Gaillard, et Emmanuel Marty. Ce travail, à la différence du précédent, se centre sur un sujet d’actualité en particulier, qui a généré plusieurs dizaines d’articles sur le web : la sortie d’un sondage, un an avant l’élection présidentielle de 2012, annonçant Marine Le Pen en tête du premier tour. Des modes différents de traitement journalistique de ce même sujet d’actualité sont mis en évidence. Les médias en ligne et les infomédiaires rivés aux mêmes dépêches d’agences de presse, se contentent le plus souvent de livrer un compte rendu factuel des résultats du sondage et de la compétition électorale. Les blogs et certains sites participatifs s’en distinguent, par une propension plus réflexive à décrypter les enjeux politiques, voire à verser dans la polémique.

Cette prise en charge directe du débat, par les blogs et les sites participatifs, est peut-être au final ce qui fait la spécificité de l’information d’actualité sur le web. Une telle hypothèse peut en tout cas être avancée à la suite de la comparaison exploratoire entre sites d’actualité et journaux télévisés, menée par Franck Rebillard, Dominique Fackler et Emmanuel Marty. Lors de la période d’observation, en mars 2011, un méga-événement a dominé l’agenda médiatique, aussi bien à la télévision que sur le web : le tsunami au Japon, suivi des accidents dans la centrale de Fukushima. Un débat sur la dangerosité du nucléaire a suivi, qui a d’ailleurs occupé un peu plus de place dans les JT que dans les sites d’actualité. Mais ces derniers ne l’ont pas médiatisé de la même manière : alors que les médias en ligne ont surtout relaté les propos de responsables politiques, d’industriels ou d’organisations de défense de l’environnement, imitant en cela la voie des journaux télévisés, les auteurs de blogs et sites participatifs ont eux directement pris position. L’analyse a mis au jour une autre différence intéressante, résidant dans la profondeur temporelle que procure le web, en comparaison du format médiatique contraint des JT. Certains sujets, notamment relatifs à des « affaires » concernant des personnalités politiques (Éric Woerth, Jean-Noël Guérini), ont vu leurs suites encore largement traitées par les sites d’actualité alors qu’elles avaient disparu des écrans des JT pendant plusieurs mois.

Cette découverte fait écho à un résultat de l’étude au long cours réalisée par Bernhard Rieder et Nikos Smyrnaios à propos de l’information d’actualité sur Twitter. Alors qu’une information peut assez vite chasser l’autre à la surface des médias traditionnels, il apparaît que les échanges autour d’un même sujet sur Twitter peuvent durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines ou plusieurs mois comme dans le cas des conversations autour de la légitimité de l’Hadopi. Ce dernier exemple vient lui-même illustrer un autre résultat de cette étude, concernant cette fois la comparaison entre les sujets d’actualité abordés sur le web et ceux discutés sur Twitter : les sujets majeurs sont souvent identiques, hormis les sujets qui concernent la technologie avec une résonance politique, sujets beaucoup plus présents sur Twitter. Si ce résultat peut s’avérer difficilement extrapolable en raison des particularités sociodémographiques des twittonautes, un autre pourrait en revanche posséder une portée plus générale : les échanges sur ce réseau socionumérique conduisent le plus souvent à remettre en perspective l’actualité dans une posture critique, quitte à parfois manier l’ironie et l’humour, et constituent en cela bien un complément à la publication d’informations sur le web.

Au-delà de cette confirmation du caractère protéiforme de l’espace public numérique, les articles rassemblés dans ce dossier auront donc surtout concordé pour pointer les différences entre sites dans leur contribution au pluralisme de l’information. À l’issue de cette recherche, la problématique du « More is Less » mérite d’être nuancée ou en tout cas affinée car, aux côtés des rouleaux compresseurs de l’actualité que continuent d’être les infomédiaires et bon nombre de médias en ligne, certains sites natifs de l’internet et l’immense majorité des blogs offrent une information alternative. Ils abordent des sujets d’actualité plus originaux, ou alors traitent les sujets dominants d’une manière différente de celle des médias traditionnels.

Sachant que les blogs et les sites natifs de l’internet, notamment ceux à visée participative, reposent essentiellement sur les contributions d’amateurs, les résultats de la présente recherche ne peuvent qu’interpeler au regard des choix « professionnalistes » faits par les pouvoirs publics pour soutenir le développement de l’information en ligne en France. En effet, à la suite des États généraux de la presse écrite à l’hiver 2008-2009, un statut d’éditeur de presse en ligne a été institué avec la loi Création et internet de juin 2009. Ce statut n’est cependant attribué qu’aux organisations employant un journaliste à titre professionnel, et conditionne par là même les aides de l’État (exonération de la taxe professionnelle notamment) et la possibilité de se porter candidat aux subventions et avances du fonds SPEL (Services de presse en ligne). Cet accompagnement public de l’information en ligne ne touche donc qu’une partie du domaine de l’information en ligne, la partie professionnelle, et pourrait aggraver le déséquilibre avec la partie amateur, pourtant essentielle par sa contribution au pluralisme.

Les discussions en cours, à l’automne 2012, au sujet d’une éventuelle « Taxe Google », semblent aller dans le même sens. Les éditeurs issus de la presse écrite d’information politique et générale, regroupés dans l’association professionnelle IPG, ont en effet soumis au gouvernement français un texte visant à devenir projet de loi. Celui-ci instaurerait la création d’un droit voisin du droit d’auteur, rémunérant les sites d’actualité professionnels lorsque leurs contenus sont référencés par les moteurs de recherche. Le syndicat de sites natifs de l’internet Spiil (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne) s’est opposé à cette initiative, craignant un renforcement des médias en ligne et de leur propension à créer des contenus mainstream en vue d’une reprise par les infomédiaires.

Plus largement, on remarquera que ce type de projet laisse à l’écart la partie amateur de l’information en ligne (les blogs et une partie des sites à visée participative).

Or celle-ci est le foyer de l’information alternative tout en abritant des sites peu consultés. Elle mériterait donc de gagner en visibilité, ce que les infomédiaires sont susceptibles de lui apporter. Si les efforts de la puissance publique s’avéraient ne pas porter en ce sens, il faudrait peut-être envisager des actions dans le domaine de l’éducation aux médias afin de sensibiliser les internautes à la recherche de sites moins exposés, ou bien alors espérer que la circulation transmédia de l’information amène des nouvelles originales depuis l’internet amateur jusque dans les médias de grande audience.

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Extrait de l’introduction de Franck Rebillard

Emmanuel Marty et autres : Diversité et concentration de l’information sur le web. Une analyse à grande échelle des sites d’actualité français.

Annelise Touboul et autres : La disparité des modes de traitement journalistiques et des énonciations éditoriales sur le web. Le cas d’un sondage sur Marine Le Pen et la Présidentielle de 2012.

Bernhard Rieder et Nikos Smyrnaios : Pluralisme et infomédiation sociale de l’actualité : le cas de Twitter.

Franck Rebillard et autres : L’offre d’informations est-elle plus diversifiée sur le web qu’à la télévision ? Une comparaison exploratoire entre sites d’actualité et journaux télévisés.