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Invité. Jean Morange, Juriste et penseur de la liberté d’expression.

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  Compte-rendu de lecture

Voici maintenant de très nombreuses années que Jean MORANGE, à travers des articles, des communications dans des colloques ou dans son Droits de l’Homme et Libertés publiques connu de générations d’étudiants et de docteurs en droit, distille les éléments d’une authentique philosophie juridique libérale de la liberté d’expression. C’est cette pensée dont Jean MORANGE propose une synthèse et un approfondissement dans un ouvrage (La liberté d’expression, Bruylant, 2009) d’un genre assez inédit dans la littérature juridique française tant il est vrai que la tradition de l’essai – au meilleur sens du mot –, de l’essai juridique, et plus encore de l’essai juridique sur la liberté d’expression, est « anglo-américaine ».

La réflexion proposée par La liberté d’expression puise d’abord à une profondeur historique puisque tout en revenant sur la dimension matricielle du XVIIIème siècle, l’ouvrage ne cède pas à l’uchronie, comme celle qui consiste couramment à invoquer des références ou des représentations très lointaines pour résoudre des questions et des enjeux aussi contemporains que les technologies de l’information et de la communication.

L’ouvrage a encore pour lui une profondeur sociologique et philosophique dont on peut prendre la mesure lorsque, par exemple, l’auteur s’intéresse au lien entre la nature du support et la liberté de « communiquer des pensées et des opinions » – le « marché » des idées étant en effet le point focal de la liberté d’expression – pour constater que « certains supports s’y prêtent plus que d’autres » (les lettres, les réunions, les livres, les journaux ou Internet plus que le cinéma, les spectacles de curiosités, etc.). L’ouvrage n’escamote pas davantage la question de ce qu’il est convenu d’appeler le « pouvoir médiatique », soit l’idée que les acteurs des médias forment un « groupe social ». Ici, La liberté d’expression renvoie implicitement, par exemple, à la thèse soutenue par Régis Debray dans L’Emprise (Gallimard, coll. « Le Débat », 2000) lorsque le philosophe développait l’idée selon laquelle la presse et la télévision exercent dans les sociétés contemporaines un pouvoir inédit. Régis Debray appuyait alors sa thèse sur une métaphore consistant à faire valoir que les pratiques et le pouvoir des journalistes étaient devenus comparables à ceux de l’église et du clergé d’autrefois, avec sa part d’« évangélisation violente », sa part de « colonisation », sa puissance de « pacification des barbares ».

Pour être consciente de cette « emprise » et pour considérer qu’elle renouvelle la question de la liberté d’expression, la réflexion libérale de Jean MORANGE ne cède cependant pas à une suspicion à l’égard des médias. Sans doute à raison, tant il est vrai que cette suspicion n’est pas nouvelle (il faut penser à Karl Kraus au début du XXème siècle – cf. Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Seuil, 2001) et qu’elle est elle-même suspecte de ne pas tenir compte des contradictions qui traversent la production médiatique en général et journalistique en particulier (C. Lemieux), de ne pas distinguer suffisamment la critique des erreurs professionnelles des médias de la critique des idéologies dominantes dans les médias, de ne pas tenir compte du développement d’une offre médiatique spécialement attachée à la critique des médias et du journalisme.

Œuvre de juriste, La liberté d’expression ne démêle donc pas moins l’écheveau des législations et des décisions de justice, que les unes ou les autres aient été controversées ou qu’elles soient dormantes, à partir de deux propositions, l’une négative, l’autre positive. La proposition négative est celle par laquelle l’auteur s’éloigne d’une manière usuelle de parler de la liberté d’expression : « L’approche dominante de la liberté d’expression dans les démocraties libérales est ambiguë », écrit-il. « Elle est apparemment, dans le discours politique, très globale. La liberté d’expression transcenderait les supports qu’elle utilise. Et pourtant, dans la réalité juridique, ce sont souvent eux qui déterminent la portée et les modalités de mise en œuvre de celle-ci. Ceci tient, probablement, à ce que l’on n’a pas suffisamment établi de liens logiques entre l’essence même de la liberté d’expression et les canaux qu’elle utilise. On n’a pas suffisamment analysé les répercussions directes des nouveaux médias sur l’impact de la liberté elle-même ». Quant à la proposition positive de Jean MORANGE, elle consiste en cette idée qu’il faut prendre au sérieux « la complexité de la liberté d’expression », une complexité intellectuelle dont le droit résonne, au point que « l’on peut finir par se demander si cette liberté, en tant que telle, a encore une signification et une portée spécifique en droit ou si elle ne fait que recouvrir un ensemble de libertés régies par des règles sensiblement distinctes ».

Pascal Mbongo

17 décembre 2009

Document : Interview en pdf - IMG/pdf/AFDMC_La_liberte_d_expression_Jean_Morange.pdf