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Veille éditoriale

Le Cercle Français de Droit des Médias et de la Culture signale volontiers en ces pages des études et des réflexions portant sur l’audiovisuel, le cinéma, l’internet et le multimédia, la Presse et le journalisme, les biens culturels et la propriété intellectuelle, les arts, les spectacles, la police des discours, etc.

Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2012.

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L’ouvrage de Nathalie Heinich propose une macro-analyse de cette conséquence des moyens modernes de reproduction et de diffusion (la photographie, le cinéma, la télévision, internet) qu’est la « spectaculaire dénivellation entre [les personnes] qui sont reconnues par un grand nombre de gens qu’elles-mêmes ne connaissent pas et les autres [personnes], qui reconnaissent sans être reconnues ». Un phénomène dont elle constate à la fois le caractère universel et une forte indexation sur la culture populaire américaine dont témoigne l’usage des mots de langue anglaise stars, glamour, fans, groupies, people

Il s’agit d’une somme, si l’on s’en tient rien qu’à la densité du texte (593 pages), aux 50 encadrés qui ponctuent les développements (« La remise des césars » - « Gloria (Swanson) » - « La Rose pourpre du Caire, ou les fantômes de la réciprocité » - « Le cas Loana : visibilité et vulgarité) » - « La « peopolisation » du politique » - « Entartage et droit à l’image »…), au copieux index des noms propres, au non moins copieux index des matières, à l’étendue des questions envisagées, soit 28 chapitres répartis entre six parties : Le capital de visibilité – Histoire de la visibilité – Distribution du capital de visibilité – Gestion du capital de visibilité – Expérience de la visibilité – Axiologie de la visibilité.

Le livre de Nathalie Heinich est une somme en tant, par ailleurs, qu’il est une systématisation de réflexions que l’auteur avait déjà exposées dans différents articles et notamment une étude sur « La culture de la célébrité en France et dans les pays anglophones. Une approche comparative » (Revue française de sociologie, 52-2, 2011, p. 353-372) dans laquelle elle constatait déjà la faible curiosité des sciences sociales françaises pour ce qui lui semble être un « fait social total » :

« En 1978, le critique de cinéma américain James Monaco remarquait, dans une annexe bibliographique de sa compilation intitulée Celebrity (1978), que « pas grand-chose d’intéressant n’a été écrit sur le phénomène de la célébrité » ; il citait moins d’une dizaine de références sur le sujet : deux Français (Edgar Morin et Roland Barthes) et, pour ce qui est de la culture anglophone, deux ouvrages généraux (Thomas Carlyle sur les héros et C. Wright Mills sur l’élite du pouvoir), quatre spécialistes américains du cinéma, dont lui-même, ainsi que le pamphlet contre « l’image » publié à New York par l’historien Daniel Boorstin (1961) une quinzaine d’années auparavant.
Une génération plus tard, en 2006, une volumineuse anthologie sur la « celebrity culture », compilée par le spécialiste des médias canadien P. David Marshall (2006) comprendra dans sa bibliographie environ vingt-cinq ouvrages universitaires en langue anglaise consacrés à la célébrité en tant que telle, qu’il s’agisse du phénomène même de la renommée, des personnalités ou de leurs admirateurs (les fans) ; à quoi s’ajoutent ceux, nombreux, prenant pour objet les acteurs, la culture populaire, la télévision, etc., ainsi qu’un grand nombre d’articles. Voilà qui illustre la vitalité d’un courant clairement identifié comme tel dans le monde anglophone – que ce soit aux États-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne ou en Australie –, et qui s’est spectaculairement développé à partir de la fin des années 1970 sous le terme de « celebrity culture » (...). »

Plutôt que de célébrité, de renommée, de renom, de notoriété, Nathalie Heinich préfère ici le concept de visibilité dont on comprend qu’il est loin d’être inédit dans les sciences sociales (Erving Goffman [dans une réflexion sur le statut social du handicap] ou Axel Honneth [de manière métaphorique, dans sa réflexion sur la reconnaissance]) mais que lui seul permet de rendre compte de la centralité de la « reproductibilité des images » dans le phénomène étudié.

Le droit n’est donc pas moins convoqué dans le livre de Nathalie Heinich. On ne dira pas du chapitre 19 de l’ouvrage - « Droit de la visibilité » - qu’il est décevant. Disons plutôt qu’il est trop faiblement documenté. Aussi ne mobilise-t-il que : 1) des références juridiques françaises, lorsque les questions envisagées (droit à la vie privée, droit à l’image…) ne sont pas nécessairement traitées de la même manière d’un pays à un autre, et s’agissant des Etats-Unis, d’un Etat à un autre (la loi « anti-paparazzi » de la Californie semble avoir échappé à l’auteur) ; 2) des références de droit privé (les clauses de moralité des contrats publicitaires des célébrités ne sont pas mentionnées), au point d’ignorer la résonance de la « visibilité » en droit administratif (par exemple à travers les règles et les polémiques relatives à la protection par le ministère de l’Intérieur des « hautes personnalités ») ou en droit pénal (par exemple à travers l’existence de quartiers VIP dans certains établissements pénitentiaires ou l’usage tendanciel aux Etats-Unis de la Perp Walk contre des « gens connus »).

Pascal Mbongo