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Veille éditoriale

Le Cercle Français de Droit des Médias et de la Culture signale volontiers en ces pages des études et des réflexions portant sur l’audiovisuel, le cinéma, l’internet et le multimédia, la Presse et le journalisme, les biens culturels et la propriété intellectuelle, les arts, les spectacles, la police des discours, etc.

Pascal Mbongo (dir.), Philosophie juridique du journalisme. La liberté d’expression journalistique en Europe et en Amérique du Nord, Mare et Martin, 2010.

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Existe-t-il un statut particulier du discours journalistique au sein de la liberté d’expression ? Telle est la question dont traite cet ouvrage en proposant une enquête sur la fabrique juridique de la liberté d’expression journalistique en Europe et en Amérique du Nord. Les auteurs ont pris le parti de se tenir à distance de la « légende dorée de la liberté d’expression » pour s’approprier prosaïquement cette liberté en tant que catégorie juridique, c’est-à-dire en tant qu’objet contentieux complexe. Cette démarche s’est imposée d’autant plus aisément que l’objet spécifique des contributions – le journalisme – est lui-même auréolé d’une légende dorée dont témoigne, notamment, une qualification courante de « quatrième pouvoir ». (...).

La Cour européenne des droits de l’homme n’est d’ailleurs pas la dernière à s’approprier cette légende dorée en subsumant régulièrement le journalisme sous des hyperboles. La plus notoire de ces hyperboles est celle consistant à imputer aux journalistes une mission de « chiens de garde » de la démocratie (*). S’il est vrai que cette qualification est indifférente à certaines réfutations dont l’idée même d’un lien de consubstantialité entre le journalisme et la démocratie fait l’objet (*), l’on voudra plutôt insister sur le fait que la qualification des journalistes ou de la presse en « chiens de garde » de la démocratie est d’autant moins utile à la Cour européenne pour légitimer les protections par elle accordées au journalisme qu’elle est problématique à plusieurs égards.

En premier lieu, autant l’anglicisme watchdog que la Cour reprend ainsi à son compte est, à la limite, signifiant et valorisant dans le contexte anglo-américain, autant cette métaphore canine constitue un stéréotype négatif dans la culture politique française où elle évoque spontanément un célèbre essai critique (à l’égard des penseurs de son époque) de l’écrivain et philosophe Paul Nizan (*). Cela est si vrai que l’un des moments de référence d’une critique politique « radicale » du journalisme et des médias apparue en France autour des années 2000 a consisté en un ouvrage, Les nouveaux chiens de garde, écrit précisément par un journaliste ayant par le passé préfacé l’ouvrage de Paul Nizan (*).

Plus fondamentalement, la doctrine des « chiens de garde » souffre de la faiblesse (relative) de participer d’une vision holiste du journalisme, sans que l’on sache si la Cour européenne des droits de l’homme, en s’appropriant ainsi l’idée que « tout est politique », se représente de la même manière au regard de l’exigence démocratique : le journalisme politique ou le journalisme économique d’une part, le journalisme mondain, le journalisme sportif ou le journalisme people d’autre part (*). Au demeurant, la doctrine des « chiens de garde » « positionne » en quelque sorte les journalistes en instance de surplomb extérieure à la démocratie et aux autres pouvoirs sociaux, alors que les journalistes eux-mêmes constituent un pouvoir social. (...). Il reste qu’en bonne logique libérale, il ne saurait y avoir de « chiens de garde », de quelque nature que ce soit, puisque tout pouvoir social doit être limité. C’est tout le sens, s’agissant spécialement des pouvoirs publics, de la doctrine des « freins et des contrepoids » (Checks and balances), qui permet classiquement de dépasser la question « qui gardera les gardiens [de la démocratie] ? ».

Prévenu des aléas ou de la faible exigibilité juridique de tout discours allégorique en matière de liberté d’expression en général et de liberté d’expression journalistique en particulier, l’on ne doit pas moins l’être de la très grande diversité des pratiques journalistiques (*), de l’inscription de ces pratiques dans des cultures nationales (*), de la forte structuration de ces pratiques par des mythes et des représentations professionnels (*). Toutes choses qu’il est difficile de réduire, comme le fait la Cour européenne des droits de l’homme, à une définition formelle du journalisme comme activité consistant (simplement) à « informer sur des faits ou des opinions et des idées qui ont cours à un moment donné » (*). Cette définition professionnaliste et teintée d’un idéal de neutralité et d’objectivité est très partielle dans la mesure où elle ne s’approprie pas les genres journalistiques consistant plutôt en du commentaire (éditoriaux, chroniques, dessins, critique, etc.) ou en de la prescription (publications « militantes ») ; et elle est quelque peu contradictoire avec cette autre proposition de la même Cour européenne des droits de l’homme selon laquelle « la liberté journalistique comprend aussi le recours possible à une certaine dose d’exagération, voire même [sic] de provocation » (*). (...).

Pascal Mbongo

Marc-François Bernier, Professeur des universités, titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme à l’Université d’Ottawa./ Vanni Boncinelli, Enseignant-chercheur à l’Université libre de Bolzano./ Marie-Ève Carignan, Doctorante à l’Université de Montréal et à l’IEP d’Aix-en-Provence, Analyste au Conseil de presse du Québec./ Lucien Castex, Chercheur au CEJEM de l’Université II (Panthéon-Assas), ATER en droit privé à l’Université de Dijon./ Emmanuel Derieux, Professeur à l’Université Paris II (Panthéon-Assas)./ Stéphanie Gruet, Visiting Research Scholar à Moritz Law (Ohio State University)./ Thomas Hochmann, ATER en droit public à l’Université Panthéon-Sorbonne./ Marine Gourvès, Juriste á l’Institut danois des droits de l’homme./ András Koltay, Maître-Assistant à l’Université Catholique Pázmány Péter de Budapest./ Pascal Mbongo, Professeur des facultés de droit à l’Université de Poitiers, Président de l’Association française de droit des médias et de la culture./ Noémie Mourot, Analyste-recherchiste au Conseil de presse du Québec./ Andrew Scott, Professeur de droit à la London School of Economics and Political (Law Department)./ Quentin Van Enis, Assistant aux Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur (Académie Louvain)./ Franciska Voorberg, Avocate au Barreau d’Amsterdam.

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