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Veille éditoriale

Le Cercle Français de Droit des Médias et de la Culture signale volontiers en ces pages des études et des réflexions portant sur l’audiovisuel, le cinéma, l’internet et le multimédia, la Presse et le journalisme, les biens culturels et la propriété intellectuelle, les arts, les spectacles, la police des discours, etc.

Philippe Poirrier, La naissance des politiques culturelles et les rencontres d’Avignon. Sous la présidence de Jean Vilar (1964-1970), La documentation française, coll. Travaux et documents du Comité d’histoire du ministère de la culture, 2012.

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Offrir à un public motivé les procès-verbaux et/ou les verbatim des Rencontres d’Avignon (*), telle est la gageure réussie par cet ouvrage en réédition, centenaire de la naissance de Jean Vilar oblige. Le hasard veut que cet ouvrage ait été lu – sans habitus d’acteur du champ culturel et plutôt avec un logiciel d’« approche cognitive des politiques publiques » (P. Muller et Y. Surel, Revue française de science politique, 2000) – dans le contexte du Festival d’Avignon et de la présentation par le président de la République des linéaments de sa politique culturelle. Or rien n’est plus remarquable que la continuité entre le propos du président de la République et la doxa des Rencontres d’Avignon. Analyser ces Rencontres comme communauté doxique revient à constater le partage par les participants de paradigmes, de représentations et de valeurs. Il va sans dire que les communautés doxiques, comme au fond les communautés épistémiques, se caractérisent aussi négativement par leurs stéréotypes, leurs « routines mentales », l’artificialité de leurs consensus.

Cette dimension doxique des Rencontres est explicitée par Jack Ralite dans l’un des témoignages rétrospectifs de participants (Michel Debeauvais, Sonia Debeauvais, Pierre Jacquier, Bernard Gilman, Paul Puaux, Jean Verpraet, Maurice Imbert, Joffre Dumazedier, Jean Hurstel, Gabriel Monnet, Augustin Girard) proposés à la fin de l’ouvrage :

« Les démarches de fond sont :
1. L’audace de la création. L’artiste est premier, les marchands viennent ensuite, quand ils viennent.
2. L’élan du pluralisme. Pas un pluralisme de fusion ou de cohabitation, un pluralisme de fertilisation croisée, chacun défend sa vérité tout en ayant de l’hospitalité pour l’autre.
3. Obligation de production. A quoi servirait un pays où les artistes seraient respectés dans leur diversité et dans leur audace, mais dont les œuvres ne se feraient pas (…).
4. Maîtrise de la diffusion. Dans le cinéma, les gouvernants ont dit : il faut construire des groupes pour qu’ils puissent répliquer ou en tout cas maintenir le cinéma européen face aux groupes américains. Or ces groupes UGC et Gaumont se sont entendus, UGC avec Buenavista, c’est-à-dire Disney, et Gaumont avec la Fox, devenant des porte-avions des films américains qui ne s’exportaient pas et qui commencent à être exportés.
5. Atout d’un large public. C’est la question centrale, mais pas en flattant le public. Toute politique flatteuse de l’artiste ou du public est une politique contraire à la culture. On a besoin de rigueur, de rapports adultes, de démocratie gouvernante, et pas de démocratie gouvernée
[cette distinction entre « démocratie gouvernante » et « démocratie gouvernée » est un emprunt à Georges Burdeau, Traité de science politique, LGDJ].
6. La nécessité d’une coopération internationale (…)
Le petit noyau phosphorescent d’Avignon de 66-67 est en train de travailler à l’échelle de l’humanité »
(p. 523).

De vrais moments de dissonance par rapport à ces points fixes et à leur « demande d’Etat », il n’y en a eu au fond que deux principaux, qui sont rapportés et analysés par Philippe Poirier dans sa riche introduction de l’ouvrage. La première dissonance, venue de l’extérieur des Rencontres, est le fait en 1965 de Pierre Bourdieu (« L’inégalité devant l’école comme principe de l’inégalité devant la culture », Rencontres d’Avignon. 21-26 juillet 1965) et de son appropriation de la « culture » parmi les ressources et les composantes de la domination sociale − la perspective de Pierre Bourdieu va, en effet, au-delà de l’idée que « l’action culturelle [est] une entreprise qui permet de légitimer ceux qui la mettent en œuvre ». La deuxième dissonance, venue elle aussi de l’extérieur, a été le fait des Enragés (dixit Esprit) qui empêchèrent la tenue des Rencontres de 1968 par défiance à l’égard de « la bonne conscience des éducateurs de masse », de la « culture populaire enrégimentée », des « opérations commerciales camouflées », du « pontificat et du paternalisme ». « Si vous aimez qu’on pense pour vous, venez nombreux en Avignon, la fête risque d’être réussie », disait un tract soixante-huitard cité par Philippe Poirrier dans son introduction de l’ouvrage. Une introduction qui est un morceau de bravoure intellectuelle. Tout y est expliqué : le sens du « complot » fomenté par Jean Vilar, la gestation intellectuelle des thèmes choisis pour chaque session des Rencontres, la sociologie des acteurs d’Avignon (faible présence des élus, décrue progressive et concurrente des membres des associations d’éducation populaire et des artistes/créateurs, « présence » plus ou moins distante de l’Etat, etc.), les connexions des Rencontres avec d’autres pouvoirs sociaux (la presse, les partis ou une boîte à idées comme le Club Jean Moulin).

Deux questions viennent à l’esprit à la lecture en 2012 des échanges tenus aux Rencontres d’Avignon : comment se fait-il qu’un même appareillage intellectuel, conceptuel et idéologique puisse ainsi structurer une politique publique – celle de la culture – sur près d’un demi-siècle ? quelle peut encore être la dimension performative de cet appareillage au début du XXIème siècle (puisque nul ne conteste que cette dimension performative ait existé, en bien ou en mal, dans les années 1970 et 1980**) ? La plus récente et la plus transgressive des réponses à ces questions a été apportée par Michel Schneider dans une interview décapante publiée par Le Figaro du 16 juillet 2012 et se rapportant précisément aux « gages » donnés la veille par le président de la République au « milieu culturel » à Avignon.


(*) Premières rencontres (Avignon 20-31 juillet 1964) : Le développement culturel – Deuxièmes rencontres (Avignon 21-26 juillet 1965) : L’école, institution culturelle – Troisièmes rencontres (Avignon, 30 juillet-4 août 1966) : Le développement culturel régional – Quatrièmes rencontres (Avignon 29 juillet-3 août 1967) : La politique culturelle des villes – Cinquièmes Rencontres (Grenoble, 28-30 mars 1969) : La politique culturelle de sept villes françaises – Sixièmes rencontres (Avignon 20-24 juillet 1970) : Le développement culturel dans les collectivités locales en Europe

(**) La littérature afférente à l’Etat culturel est foisonnante. On voudra plutôt signaler ici un son : la série d’émissions produite par Mme Maryvonne de Saint Pulgent sur France Culture durant l’été 2011 : Les Grandes traversées/Batailles pour la Culture.

Pascal Mbongo