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Veille éditoriale

Le Cercle Français de Droit des Médias et de la Culture signale volontiers en ces pages des études et des réflexions portant sur l’audiovisuel, le cinéma, l’internet et le multimédia, la Presse et le journalisme, les biens culturels et la propriété intellectuelle, les arts, les spectacles, la police des discours, etc.

Robert Darnton, De la censure. Essai d’histoire comparée, Gallimard, 2014.

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Robert Darnton a commis une œuvre aussi remarquable en histoire politique qu’en histoire de la littérature ou en histoire culturelle. Dans ce livre riche de la grande familiarité de l’auteur avec les archives et de sa connaissance de la réflexion parallèle de linguistes, d’anthropologues, de sociologues/philosophes (Léo Strauss, Michel Foucault ou Pierre Bourdieu, etc.) ou de juristes (Stanley Fish, Lawrence Lessig, etc.), Robert Darnton offre une synthèse de son travail au très long cours sur les rapports entre la littérature et la censure, entre la littérature et la politique.

« (…) Ayant reconstitué le fonctionnement de la censure sous trois régimes autoritaires, il semble opportun à présent de reprendre ‒ voire de répondre à ‒ une question laissée en suspens au seuil de ce livre : qu’est-ce que la censure ? Je me suis un jour livré à un exercice éclairant : demander à mes étudiants de donner des exemples de censure autres que ceux concernant notre approche du sujet. Leurs réponses, très diverses ‒ mettre des notes ; devoir dire « M. le Professeur » à l’enseignant ; le politiquement correct ; le contrôle exercé par ses pairs ; toute forme de contrôle ; la correction éditoriale et la publication ; l’interdiction des armes d’assaut ; le serment d’allégeance au drapeau ou son refus ; demander ou délivrer un permis de conduire ; la surveillance exercée par la National Security Agency (NSA) ; le système de classification des films de l’Association américaine du cinéma ; la loi de protection informatique des enfants ; le contrôle de la vitesse ; la classification des documents pour protéger la sécurité nationale ; tout classement en soi ; le classement par algorithme de pertinence, etc. ‒ couvraient des sanctions légales et non légales, le filtrage psychologique et technologique, mais aussi toutes sortes de comportements des autorités de l’Etat, des institutions privées, des groupes de pairs, ou encore le tri individuel qui se fait dans le secret de l’âme. Or, assimiler la censure à des contraintes de toutes sortes, c’est la banaliser. Quel que soit la validité des exemples, ils suggèrent qu’une acception élargie de la censure pourrait recouvrir quasiment tout. Considérer qu’elle existe partout, c’est poser qu’elle ne s’exerce nulle part, par effacement sans pertinence de toute distinction.
(…)
Au rebours de ceux qui voient en la censure la violation d’un droit, de nombreux théoriciens la conçoivent comme un élément omniprésent de la réalité sociale. Selon eux, elle opère dans les psychés individuelles et les mentalités collectives, partout et en tout temps. Elle est si ubiquiste, en fait, que l’on ne peut guère la distinguer de toute autre contrainte. Une histoire de la censure doit donc affronter un problème (…). Nous nous trouvons donc confrontés à deux perspectives antagonistes, l’une normative, l’autre relative. Mais plutôt que d’en choisir une à ce stade, j’aimerais laisser la question en suspens et présenter une « description dense » de la façon dont opérait en fait la censure dans trois systèmes politiques très différents. Ce genre de travail exige une immersion dans les archives (…) »